De l’oubli à la rénovation : l'histoire du moulin de Sachas
8 juillet 2025Le patrimoine des Hautes Vallées regorge d’histoire. Dans cet article, plongez dans celle du moulin de Sachas, témoin précieux de la vie artisanale d’autrefois dans le village traditionnel de Villard-Saint-Pancrace, à 5 minutes de Briançon. Découvrez son histoire, sa rénovation, son fonctionnement et les méthodes traditionnelles de fabrication de la farine.
Dans les coulisses du moulin de Sachas
À quelques kilomètres de Briançon, à Villard-Saint-Pancrace, se cache le moulin de Sachas. Discrètement niché derrière de grandes maisons, en lisière de forêt et bordé par le canal du Ton, ce moulin abritait autrefois de nombreuses activités artisanales. Après des années d’abandon et sans entretien, le bâtiment menaçait de s’effondrer. Mais grâce à l’engagement et à la passion de l’association Raymond Jevodan, le moulin a pu être restauré, retrouvant peu à peu son âme d’antan.
Qu’est-ce qu’un
moulin ?Un moulin est un ouvrage destiné à transformer une matière première grâce à l’énergie fournie par un mécanisme, souvent actionné par l’eau ou par l’air.
Dans le cas du moulin de Sachas, il s’agit d’un moulin à eau qui utilise la force du courant, captée par le canal du Ton, pour faire fonctionner son mécanisme. Il servait principalement à broyer des céréales afin de produire de la farine, que l’on nomme “mouture”.
Le mot moulin désigne à la fois le bâtiment en lui-même, mais aussi le dispositif de broyage situé à l’intérieur. Le moulin de Sachas abrite deux moulins distincts, datant de deux époques différentes, témoignage de l’évolution des techniques de mouture au fil du temps.
son histoire
- 1732
C’est vraisemblablement en 1732 que le moulin de Sachas voit le jour, comme l’indique une date gravée sur l’une des poutres du bâtiment. À l’origine, ce lieu ne servait pas à moudre les céréales, mais fonctionnait comme un pressoir, rôle qu’il tiendra jusqu’au milieu du 19ᵉ siècle. Le pressoir était une machine qui servait à écraser des fruits ou des graines pour en récupérer le jus ou l’huile.
- 1889
Une grande transformation s’opère en 1889 : le pressoir laisse place à un moulin à eau. Cette innovation permet de profiter du canal du Ton pour actionner les meules. Le moulin est alors partagé et utilisé tour à tour par douze familles du village, chacune disposant de trois jours par an pour moudre son grain.
- 1942-1943
Pendant l’occupation italienne, le moulin connaît une activité intense, tournant presque sans interruption jour et nuit pour répondre aux besoins alimentaires. Mais à l’automne 1943, l’arrivée des Allemands bouleverse cette dynamique : l’usage du moulin est interdit afin de mieux contrôler le rationnement. Les villageois doivent alors se rendre dans les moulins de Briançon pour faire leur farine.
- 1999
Après la Seconde Guerre mondiale, le moulin tombe dans l’oubli. Sans entretien ni utilisation au fil des années, son état se dégrade fortement. Un habitant du village de Villard-Saint-Pancrace, Raymond Jevodan, tente de sensibiliser et d’attirer l’attention sur ce patrimoine oublié. N’ayant pas de soutien, Raymond finance par ses propres moyens la rénovation du toit.
- 2016
Un véritable tournant a lieu, avec la création de l’association Raymond Jevodan – Le Moulin de Sachas (RJMS). Portée par la passion et la volonté de préserver cette richesse locale, l’association réussit à mobiliser des financements. Les travaux de restauration débuteront en 2019, redonnant vie au moulin et à son histoire.
Zoom
sur sa rénovationLa rénovation du moulin par l’association a été un travail long et minutieux. En 2025, près de dix ans plus tard, les travaux ne sont pas tout à fait terminés. Le bâtiment a retrouvé toute sa jeunesse grâce à une restauration complète, mais le moulin, lui, ne fonctionne pas encore.
Cette lenteur s’explique notamment par le choix de l’association de privilégier une restauration fidèle aux techniques et aux matériaux d’origine avec par exemple du mélèze local et de la chaux. Pas de modernisation importante, pour mieux conserver l’histoire et les traditions de ce patrimoine unique.
La seule différence notable par rapport au moulin d’origine est l’ajout d’un moteur électrique. Autrefois, il fonctionnait grâce à l’énergie hydraulique : la force de l’eau créait un mouvement, qui était transmis aux meules par des courroies. Cependant, ces courroies se cassaient assez régulièrement. Pour des raisons de sécurité, un système électrique a été installé lors des visites afin d’éviter l’utilisation de courroies susceptibles de se rompre.
Quand les habitants font revivre leur histoire
Cette rénovation est portée par des passionnés d’histoire et d’habitants du village, dont le but est de redonner vie à ce témoignage unique d’une vie de village et d’artisanat alpin. Mais ce projet vise aussi à dynamiser le tourisme local, pour éviter que Villard-Saint-Pancrace ne devienne un simple village-dortoir.
Un travail à suivre et à découvrir…
Une énigme
Une grande énigme a également émergé lors de la rénovation : la découverte d’une cheminée à l’intérieur du moulin. Or, il est très dangereux d’installer une cheminée dans un moulin, car la production de farine génère beaucoup de poussières inflammables, et la chaleur peut provoquer des explosions.
Après plusieurs réflexions et témoignages, il a été conclu que cette cheminée servait à la fabrication de l’huile de marmotte. Cette huile, qui n’a rien à voir avec l’animal, est en réalité extraite du fruit du marmottier, aussi appelé abricotier ou prunier de Briançon. Cette huile fine, extraite des noyaux de pruniers, était autrefois utilisée pour l’entretien des chaussures et autres objets en cuir.
Le premier moulin
Comme évoqué précédemment, le moulin de Sachas abrite en réalité deux moulins. Le premier, plus ancien, est situé au centre du bâtiment. Il repose sur un socle en bois lui-même posé sur une base en pierre. Sa meule (grosse pierre en forme circulaire), mesure 140 cm de diamètre pour 30 cm d’épaisseur, est recouverte de planches en bois.
La fabrication
de la farineLe grain descendait vers les meules grâce à une trémie — un entonnoir qui permet d’acheminer les grains de céréales — qu’il fallait remplir manuellement, à la force des bras. Les meules tournaient alors, grâce à la force de l’eau, broyant les grains de céréale. Une fois moulu, ce qu’on appelle la mouture, sortait directement dans un coffre.
La dernière étape pour obtenir de la farine consistait à tamiser la mouture, un travail qui se faisait séparément et manuellement.
Ce moulin, très manuel, impliquait une grande proximité entre les hommes et la meule, ce qui pouvait être dangereux. Selon les récits de Raymond Jevodan, dans les années 1850, un accident s’est produit : une épouse était venue apporter le repas à son mari, qui travaillait au moulin toute la journée. Pendant qu’il mangeait, l’écharpe de sa femme s’est prise dans la meule, elle est malheureusement décédée par étranglement. Suite à cet accident tragique, il a été décidé de construire un second moulin, nécessitant moins d’interventions humaine.
Le second moulin
Ce deuxième moulin, appelé « moulin neuf », est situé à côté du premier. Un peu moins grand que ce dernier, il a été construit selon de nouvelles méthodes nécessitant moins d’interventions humaines.
système
autonomeLe principe de fabrication de la farine reste le même, mais avec quelques améliorations destinées à réduire la fatigue et les risques liés à la manipulation du grain.
En effet, l’alimentation se faisait via une trémie située à l’étage supérieur, ce qui évitait aussi de devoir porter le grain à bout de bras. Une fois la mouture réalisée, la farine était transportée vers le blutoir — une sorte de grosse boîte servant à tamiser — grâce à un plan incliné, semblable à un escalier roulant. Ce système permettait l’acheminement et le tamisage sans intervention humaine.
Il n’y avait plus besoin de descendre au niveau du moulin, on pouvait rester à l’étage supérieur. Le seul déplacement nécessaire était d’aller récupérer la farine au blutoir, ce qui réduisait considérablement les risques et dangers liés aux meules.
L'organisation
Le fonctionnement du moulin était bien organisé, régi par un règlement strict. Chaque année, les familles devaient verser une participation financière et accomplir une corvée annuelle, généralement assurée par les femmes, qui consistaient à entretenir le canal d’alimentation en eau. Comme elles ne venaient jamais au moulin, cette tâche leur était confiée, tandis que les hommes restaient au moulin.
Il n’y avait pas de meunier professionnel : les utilisateurs s’occupaient eux-mêmes de tout, passant souvent jour et nuit au moulin. Ce dernier fonctionnait presque en continu entre septembre et novembre, après la récolte des céréales effectuée pendant l’été. Cette période coïncidait également avec la saison des fortes pluies, idéale pour garantir un courant d’eau puissant dans le canal et faire tourner le moulin.
ZOOM sur le président de l'association
Nicolas Pons
“En 2016, lorsque la restauration du moulin a été décidée, les habitants possédant des parts du moulin, dont ma famille faisait partie, ont été contactés. Nous avons alors été invités à discuter de l’avenir du moulin et de sa rénovation.
Je me suis particulièrement investi dans cette association car mon grand-père était un passionné du moulin. C’est lui qui avait tenté une première rénovation dans les années 1990, et j’avais à cœur de poursuivre ce qu’il avait commencé.
De plus, cette restauration du moulin constitue une des premières étapes de la valorisation du quartier Sachas. Autour de ce moulin, de nombreuses activités artisanales étaient autrefois en activité. Ce projet permet de remettre en lumière ce patrimoine souvent oublié.”
Comment venir et réserver une visite
Pour visiter le Moulin de Sachas, il vous suffit de vous rendre au Centre Montagne de Villard-Saint-Pancrace.
📍 Adresse : Impasse de l’Orée du Bois, 05100 Villard-Saint-Pancrace
📞 Contact : 06 71 94 71 00